Il en faut peu pour être heureux

guandera3

J’ouvre les yeux. L’air est froid. Plus ou moins 10 degrés celsius dans ma chambre. Je sens la nostalgie m’envahir.

Mes livres, sur mon étagère, m’accompagnent soirs, nuits, matins. Des livres sur la 2e guerre, la poésie du travail, l’Amérique latine, l’instant présent et l’amour (si lointain et si près tout à la fois).

Je pose un pied sur le sol froid en retenant mon souffle. Rapidement, j’enfile mes habits sales et mes bottes boueuses. Je suis encore toute engourdie par le sommeil et ma nuit agitée, où mes pensées, l’image de mon copain, de mes amis, de mes amours, de ma famille, m’ont tourmentée sans répit et où les excursions à la toilette (parce que le froid me donne vachement envie de pipi) m’ont fait lever au moins 5 fois.

Je descends doucement les marches en faisant bien attention de ne pas tomber tête la première (parce que franchement, je suis tellement maladroite que je pourrais facilement mourir d’une façon aussi ridicule). Encore une visite aux toilettes, puis :

-¡Buenas días Janina! ¡Buenas días Don José! ¿Durmieron bien?

-Si, si, autant engourdis par le sommeil que moi.

Je prends le bol de gruau sur le comptoir, le pain, un couteau, le beurre, la confiture (que j’ai achetée pour avoir perdu à Cuarenta), un verre de jus à la papaye fraîchement pressée, une tasse de lait au chocolat. Et je mange goulûment. Quel délice, quelle extase matinale! Personne ne parle. En plus de se voir tous les jours, le matin, les habitants de la maisonnée prennent tout leur temps pour se réveiller. Ma foi, je n’en éprouve aucun malaise.

La journée commence. Je demande à Don José:

-¿Que hacemos hoy ?

-Vamos a limpiar los senderos.

Ah non! On a fait ça hier et j’ai le dos en compote!!! J’ai les bras endoloris d’avoir porté les pierres de la rivière aux sentiers boueux pour que les visiteurs puissent marcher à leur gré sur des sentiers bien définis et solides. Mais bon, je prends mon courage à deux mains et j’y vais. Je dois leur prouver que je ne suis pas une petite nature.

Je travaille avec Edwin. Il travaille plus loin; il dégage la terre du sentier à l’aide de sa pelle. Je profite de ma solitude. J’aime la solitude. Je chante des chansons de Félix Leclerc et regarde la rivière qui coule doucement sans se soucier du sort du monde. L’eau glacée sur mes doigts me réveille. C’est un réconfort, un sentiment de force m’envahit et me donne le courage de travailler.

Plusieurs heures passent, mais je m’en fous. Je chante, je suis épuisée, mais le vent, le soleil et l’eau m’enchantent. Don José vient me chercher. « Vamonos a la entrada del sendero. Vamos a ayudar Antonio con las tablas. » Don Antonio. Il est trop gentil! Je l’aime beaucoup. Quand tout le monde se parle entre eux rapidement en espagnol et que j’ai du mal à comprendre, il se tourne vers moi et m’inclut à la conversation. Je lui en suis très reconnaissante.

***
Ma planche est tellement lourde! J’ai le dos en compote. Je croise Janina et lui demande, un sourire en coin, si elle veut m’aider à porter ma planche. Elle rit et me dit que non, qu’elle doit elle aussi porter une planche. Elle est tellement plus vaillante que moi, la jeune Janina! Une femme forte, travaillante et courageuse.

Don José me dépasse avec deux planches sur le dos, en me narguant, comme il a l’habitude de le faire. Je l’aime beaucoup, mais il m’énerve à l’occasion. Il ne sait pas à quel point je suis orgueilleuse et susceptible.

Antonio me dépasse à son tour, deux planches dans chaque main, en dévalant une pente en courant. J’en suis ébahie. Je le félicite et ris de mon incapacité à égaler un tel exploit.

***
Le dîner! Ouais!!! Quel moment satisfaisant! Le travail permet vraiment de ressentir ces petites joies quotidiennes plus intensément.

***
Je suis épuisée, mais je n’ose dire que je suis incapable de travailler encore physiquement. Je suis une petite bête orgueilleuse. Don José me regarde, analyse mon état d’un coup d’œil:

-Qiueres limpiar el sendero otra vez o estas cansada?
-Si! Puedo!

Un peu surpris, il me le redemande:

-Es importante. QUIERES O NO QUIERES?

-… No… No quiero. Quiero pintar.

Don José rit légèrement de moi.

***
Ah! Quel plaisir que de peindre au soleil, pouvoir chanter et regarder le courant de la rivière! Plonger dans mes pensées. Le temps s’arrête. Absence d’inquiétudes, de peur et de délais à respecter. L’ours de ma murale pose un regard naïf sur moi. Vide. « Il en faut peu pour être heureux »

Le temps passe, je m’en fous. Je peins et m’en lave les mains. 16 h: l’heure du thé. Un petit pain et un thé chaud pour récompenser une bonne et belle journée.

***
-Jugamos?

-Si! Cuarenta!

On va encore gager et je vais perdre, comme d’habitude. Bon… C’est dur pour l’orgueil, mais il faut t’endurcir, Anny! De toute façon, j’aime trop jouer aux cartes pour m’en affliger. C’est un beau moment à partager avec ces gens: Don Antonio rit gentiment de moi, Don José me nargue, Janina devient super compétitive. Même Edwin, homme timide, rit aux éclats.

Puis, Don Antonio et Edwin s’en vont et comme chaque jour, ça me fait un petit quelque chose de voir Don Antonio quitter la réserve. Mais à présent, je vais lire à l’extérieur, en écoutant toujours le flot de la rivière et en voyant de temps en temps Janina passer, pressée de nous concocter un de ses repas succulents. Inutile de lui demander si elle a besoin d’aide. La réponse est prévisible: « Descansas ».

***
Nous mangeons, et moi, glouton que je suis, j’avale mon repas d’une traite. Don José me pose des questions sur mon pays. Je lui parle du Québec, parce que c’est ça mon pays, ma fierté. J’en parle avec nostalgie. Je me souviens. Puis, le repos. Don José se couche tôt. C’est comme ça. Il dort douze heures par nuit. Incroyable. J’en suis incapable, alors je me plonge dans ma lecture, me transporte dans d’autres lieux, ne les enviant pas le moins du monde. Il fait froid, mais je ressens un certain confort dans mon cocon de papillon. Bientôt, je vais m’envoler, rêver à ma vie d’aujourd’hui et de demain, ce demain où je me réveillerai dans l’air froid du matin, encore engourdie d’une nuit agitée. Et je travaillerai, pour endurcir ma petite personne.

Publicités

Une réflexion sur “Il en faut peu pour être heureux

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s