L’éléphant

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Ce fut l’été, maintenant c’est l’hiver. Rien ne sert de raconter la belle saison, celle de la neige et du froid est plus longue. Il y a l’automne, saison qui donne espoir que l’hiver sera doux ou bien qu’on pourra hiberner jusqu’à ce que l’été revienne. Mais l’hiver frappe toujours de plein fouet et nous maintient douloureusement éveillés. Et puis, il y a toujours cet hiver maudit où l’été ne revient pas. Où, malgré les saisons, une fine couche de glace recouvre tout. Les neiges éternelles.

Elle est une neige éternelle. Son corps est froid. Comme l’hiver. Son corps est fait de glace. Comme l’hiver. Il est frigide, sec et stérile. Elle est l’hiver.

Qu’est-ce qui l’a amenée à incarner l’hiver? Stupide question. C’est l’été. Assurément, il l’a trahie. Ça se remarque à la façon dont elle marche. Tête haute, ne croisant le regard de personne. Dans la neige, elle marche. Quand elle s’adonne à cette activité, elle pense. Voilà, elle pense à l’été.

Elle ne doit pas y penser. C’est fini, derrière elle. Aujourd’hui, plus rien n’a d’importance. Peu importe, tout lui est égal. Donner de l’importance, c’est comme demander à souffrir. Si rien ne lui importe, elle peut se contenter de vivre et de laisser glisser les autres sur elle-même comme l’eau glisserait sur le duvet d’un canard.

Elle attend quelque chose qui pourrait donner des allures d’été à l’hiver. C’est la première fois, elle ne sait pas à quoi s’attendre. Une auto s’arrête. Elle embarque. Aussitôt, une forte odeur de cigarette lui monte au nez. Elle ne connaît pas les gens à l’avant et ils n’ont pas l’air sympathiques. Où vont-ils? Il s’avère qu’ils ne vont nulle part; ils tournent en rond. Déçue par ce manque d’émotion forte, elle est de nouveau sur le trottoir.

C’est si simple de ne pas s’attacher, qu’elle pense. C’est contre-nature, mais c’est simple. Parce qu’au fond, on s’attache à ce que notre regard plus ou moins objectif perçoit chez l’autre personne. Nous ne connaissons qu’une si infime part de cette personne que nous ne pouvons pas prétendre l’aimer! Tout ça lui donne envie de rire. C’est que c’est réellement facile de ne pas accorder d’importance! Elle, elle vit, et tout ce qui l’entoure n’est rien. Si les gens prétendent aimer, tant pis pour eux, qu’ils soient malheureux. Elle ressent une vague tristesse et s’en moque éperdument. Que c’est drôle!

Elle regarde le petit sac qu’elle vient de recevoir. Ce sont des légumes. Ils sont mignons. Peut-être en fera-t-elle une soupe.

Son cœur fond doucement et elle détourne les yeux. Elle ne veut pas le voir. Il n’y en a plus, il n’est plus que liquide. Il coule en elle, se confond avec le sang et la fait vivre intensément. Sans cœur, elle vit mieux.

Elle est satisfaite, finalement. Que son cœur ait fondu, bien sûr. Vous devriez sentir la vigueur du sang dans ses veines. Tout est plus coloré, plus doux, plus odorant! À elle seule, elle pourrait soulever la terre et atteindre la lune. Pas que ça l’intéresse. Mais l’impression de pouvoir le faire, c’est bien assez. Elle se dit que tant qu’elle sera dans cet état d’esprit, plus jamais elle ne souffrira. Une bonne chose de réglée. Elle est euphorique. Pour la première fois depuis le départ de l’été, elle est bien. La vie lui parait couler, sans embûche.  La terre continue à tourner comme avant, mais elle n’est plus là. L’ensemble des éléments qui composaient sa vie d’avant coule sur elle sans l’atteindre. C’est incroyable. Elle a l’impression de voler. Elle est libre.

Elle est assise sur le boulevard. Quel endroit merveilleux. Son téléphone sonne. Tiens, il existe encore. Qu’est-ce qu’elle s’en moque! C’est l’été qui appelle.

« Non, il est trop tôt, été. »

Le temps est-il venu? Le temps aurait-il glissé sur elle comme le reste? Elle se concentre sur un étonnant calcul. Si deux et trois font cinq, est-ce que deux et cinq font trois? Pourquoi pas? Avec tout ça, elle a manqué l’appel. Ah.

Voilà, l’éléphant. Il passe sans la regarder et repart d’où il est venu. C’est curieux.

Le petit sac qu’elle a reçu est vide. Retour à la réalité. Elle veut s’expliquer.

Elle imagine qu’à ce point-ci, elle doit parler de l’été. Cet éléphant le lui a rappelé. Il n’y a pas de mal à avoir des souvenirs. La première fois qu’elle a rencontré l’été, elle n’était pas l’hiver. Elle n’était rien. Son corps n’était rien.

Cette saison était belle. Elle l’intimidait. Pourtant, elle l’aimait. Elle était tiède, parfois chaude, et son corps était fait d’herbe fraiche. Chaque jour, elle lui apportait le soleil dont elle avait besoin. L’été, de ses longs bras, caressait son visage et ses bras. Elle s’étendait sur l’herbe, jouissant de sa douceur, de son odeur. L’air de l’été l’enveloppait jour et nuit, et pourtant elle n’en avait jamais assez. Elle aurait voulu contempler cette saison pour le reste de sa vie. Elle était si belle. Tous les matins, elle regardait fidèlement le soleil pointer le bout de son nez sur l’été. Le spectacle était juste sous son nez, à son réveil. Elle l’aimait. Elle était amoureuse.

L’été n’a pas duré. Sans avertir, le temps est passé au gris. L’herbe fraiche ne l’était plus. Plus personne ne la caressait. L’automne et son vent la giflaient. Elle a maintes fois essayé de retrouver l’herbe sur laquelle elle s’étendait. Aucune n’était aussi douce et magnifiquement odorante que celle de l’été. La plupart s’effritait sous le fardeau de son poids. Pourtant, malgré son absence, elle l’aimait encore. Elle voulait que la saison bien-aimée revienne. Elle avait espoir qu’elle reviendrait.

L’été était bel et bien parti. Quand elle a compris qu’il ne reviendrait pas, elle a pleuré. Puis, ses larmes se sont changé en glace. De magnifiques petits diamants. Son corps a suivi. Elle était devenue de la glace. Elle était l’hiver. Elle est l’hiver.

Sans doute que l’été ne la comprendrait pas. Il accorde trop d’importance à tout. À l’odeur, aux papillons, aux textures, à la vie. Elle, non. Rien n’en vaut plus la peine, à ses yeux. Son cœur n’a plus la capacité de ressentir. Il n’existe plus de toute manière.

Elle est toujours au même endroit. Pourquoi bouger? Son téléphone sonne à nouveau. C’est l’été. Elle le sait, car une fleur vient de pousser. Bon matin, bonsoir, qu’est-ce que ça peut lui faire?

Sa voix.

Tranquillement, d’une démarche qui ne ressemble en rien à l’hiver, mais qui a plutôt des allures d’été, son sang remonte ses veines. Elle sent son cœur se solidifier à nouveau. Non, elle ne veut pas. Elle lutte. Peine perdue, il est là, à nouveau. En plus, il est entouré de fleurs et de papillons. Et vous savez quoi? Il n’y a que les fous qui ne changent pas d’idée. Jamais elle n’a accordé autant d’importance à l’été.

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