J’étais jeune quand j’ai reçu un capteur de rêves. En fait, je ne l’ai jamais reçu.

J’étais jeune quand j’ai reçu un capteur de rêves. En fait, je ne l’ai jamais reçu, c’est moi qui l’avais vu dans la boutique et qui le désirais ardemment. Non, ce n’était pas du pur artisanat. C’était dans une boutique de soi-disant art natif qui se révélait une shop de breloques bon marché faites à la chaîne. Mais moi je le voulais, lui, celui avec de belles plumes blanches et douces. Son cercle parfait, sa corde solide, sa taille moyenne. «Suspendez le capteur au-dessus du lit pour chasser les mauvais rêves.» C’est ce que j’ai fait. On a tous besoin du sentiment de protection. J’avais foi que les mailles accompliraient leur travail. Un capteur, ça ne fait pas de distinction si je suis autochtone ou non, si je vis dans une communauté, si j’y crois, non? C’est un objet, c’est comme une amulette, elle fonctionne pour son propriétaire, non? Celui qui la possède, qui le possède, a le droit d’avoir le bénéfice, non?

C’est ce que je croyais, que j’aime toujours croire.

Sauf au moment où la voisine m’a dit : «Tu sais, si on met un doigt dans la corde, ça libère tous les rêves emprisonnées et la personne fait des cauchemars.» La magie, c’est double. J’avais oublié qu’avec le pouvoir vient la menace. Si je l’accrochais sans le vouloir, si ma sœur l’accrochait. À chaque fois que je regardais l’objet, c’est comme si je voyais le danger autour, le risque du si. Je l’ai gardé quelque temps encore, mais très peu. J’ai pris le premier prétexte du changement pour le déplacer, le remiser, l’oublier, le jeter. « Ça marche pas ces affaires-là. C’était même pas un vrai de toute façon.»

L’hiver dernier, lors d’un échange de cadeaux à petit budget, j’ai déballé un précieux objet enfoui entre plusieurs couches de papier de soie. «Je l’ai fait moi-même.» (sourire) Un merci distrait alors que j’étais toute remuée à l’intérieur. Encore toi, je me suis dit. Encore toi, ma protection, ma menace. Un objet magique, c’est une chose de le choisir, de supplier sa mère de l’acheter dans une boutique pour soi. Ça en est une autre que de se le faire offrir, de savoir que quelqu’un y a mis du temps, de l’application, une énergie. Je l’ai suspendu au même endroit que l’ancien, pareil. Je me dis que la menace est moins grande, les mailles plus petites, les rêves moins fréquents, l’imagination moins emballée. C’est peut-être aussi que je me sens démunie, un peu plus. Que je m’accroche à ce qui passe, que je devine des signes pour égayer le quotidien.

 

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