UN CHAPELET SUR LE RÉTROVISEUR

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Août 2011

Anniversaire de mariage de mon parrain et de ma marraine.

Les mains baladeuses dénudent les épis de maïs. Les bulles du houblon s’infiltrent déjà dans les neurones des jubilaires. Les idées s’embrouillent. Autour de moi, c’est la fête. J’entends une rivière bourdonner en aval de la colline. Ce bruit : celui d’un insecte m’étourdissant pendant mon sommeil et que je n’arrive pas à chasser.

Une longue voiture de charbon se stationne. Le crucifix sur le rétroviseur danse encore quelques secondes après que le véhicule se soit immobilisé.

Tous s’enflamment. Frère André est venu finalement ! Becs et retrouvailles. Les années s’accumulent depuis sa dernière visite ; je ne me souviens plus de son visage, les rides ont déformé ses traits, ne laissant qu’un pâle spectre de ce qu’il a déjà été. Ce passé voile les yeux de ma grand-mère et ricoche sur ceux de ses sept enfants : que serait-il sans la charité séculaire ? Un destin déjoué. Lui, avait pris le rôle du père, autant que la chrétienté le permet.

Frère André me salue. Ses mains se déposent sur mon épaule, s’avalanchent jusqu’à mes paumes et elles les serrent tendrement. La dernière fois que je t’ai vu, tu ne savais pas encore parler. Je colore mes lèvres d’un sourire.

Une longue goutte de sueur se tortille sur ma colonne vertébrale, mon chandail l’absorbe finalement. Le regard de plomb du frère s’accroche à moi, immobilise mes pieds. Mes lèvres restent siamoises. Une cousine me tire le bras pour que je l’aide à servir le maïs. Le remous de la rivière entonne une mélopée.

L’homme de Rome me tend une bière. Ma main roide l’enlace, hésitante. L’ambre ruisselle dans mon œsophage. Sentiment de culpabilité. Ta mère dit que tu cherches des meubles pour ton appart. J’en ai quelques-uns pour toi.  Il m’entraine avec lui. J’entrevois le rapide de la rivière dans le pivot forcé de ma tête. La chaleur du soleil rappelle une fièvre. Un monstre grouille. Un délire, peut-être.

Le reflet métallique noir de la papemobile me plisse les yeux, l’image d’un corbillard me vient et s’évapore. Le collet romain parle, de table, de lit, de meubles, de numéros de téléphone, de jours de semaine, de charité. Une liturgie. Sa main m’enfonce dans le four crématoire. Le cuir du banc me rôtit la peau. Il tend un papier et un crayon. La mine glisse, mais hésite. Une roche au milieu du courant et j’ai peur de tomber si j’y mets le pied. J’écris un numéro de téléphone : pas le mien. Le froissement de la note que je lui rends. Il fait trop chaud, je vais sortir.

Non. Je vais te montrer la tuyauterie de mon air conditionné.

Sa main part en excursion sur ma cuisse ; ses lèvres tentent un abordage. Je m’interpose et le repousse. Je saisis la poignée et ouvre la portière. De l’air. Dans le mouvement, les billes du chapelet s’accrochent à mes doigts et s’effondrent au sol. Je tombe sur l’asphalte.

Quelques billes roulent autour de moi. Je ne suis que cendres. Le moteur rage dans mon dos. Des roues s’éloignent en laissant place à des larmes de poussière sur mes joues. Les billes du chapelet marquent mon bras sous la pression. Déforment ma chaire. Mes idées accompagnent le requiem de la rivière. La chaleur me fait douter des évènements.

J’aperçois la fête à la jonction du ciel et du sol. Une silhouette se détache. Des pas sur l’asphalte. Le visage de ma mère s’enlumine du soleil. Pourquoi le frère André est-il parti sans dire au revoir ? 

Je ne trouve rien à répondre ; pas maintenant.

Alors que je retourne avec les autres, le cours de la mésaventure repasse en boucle. Je prends une bière, m’y enterre. Je m’assois près de la rivière, à l’écart. Qu’avais-je mal compris ? Mal interprété ? Ridicule. Les évènements s’étaient bien produits. Mais le doute est puissant sur mon cerveau.

D’autres questionnements se bousculent dans mes neurones : comment aurais-je pu échapper à la situation ? Pourrais-je garder le secret ? Non. Il faut que j’en parle. Me croirait-on ? Pas sûr. Je m’étais dérobé au pire. Est-ce que cela valait la peine de briser l’image du frère pour le délire d’un homme que j’avais évité ? Est-ce que cela changerait les choses ?

Un bruit attire mon attention. Je vois mon père ; une tempête se calme quelque part en moi. Je me lève, lui demande de me raccompagner à la maison. L’inquiétude voile pendant moins d’une seconde son regard. Il accepte. Dans la voiture, la tempête repart ; ce n’était que l’œil. Le secret me pend au bout des lèvres. Je lâche tout.

 

Janvier 2016

Mon père m’a cru. Ma mère aussi. Personne n’a mis l’évènement en doute, à ce que j’en sais. On s’est assuré que le frère André n’a pas touché d’autres personnes dans la famille. Personne n’a rien dit jusqu’à maintenant et j’ose croire qu’il n’y a pas eu d’autres évènements du genre.

Je n’ai jamais eu de nouvelles de frère André. Ma grand-mère s’est dit désolée plusieurs fois et qu’elle ne comprenait pas ce qui avait bien pu passer à l’esprit de cet homme. J’explique que personne ne pouvait rien n’y changer. Que c’est seulement de sa faute à lui, taisant qu’encore aujourd’hui j’ai les mêmes questionnements.

 

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