La salle de bain

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Depuis ma tendre enfance, j’entretiens une relation toute particulière avec la salle de bain. Tout d’abord, la toilette m’effrayait. Assis sur le trône, j’anticipais l’attaque d’une main griffue, émergeant de la tuyauterie pour déchiqueter mes organes intimes. Aussi, le vacarme de la chasse d’eau me terrorisait. Après mes besoins, je la tirais à bout de bras pour me précipiter le plus rapidement possible vers ma chambre et me blottir dans le confort de mon lit. Avec le temps, j’ai compris que ce bruit terrifiant était le prix à payer pour le blanchiment du spectacle tabou qui se déroule dans la salle de bain et qui, au final, illustre bien l’ironie et la contradiction de cette pièce unique.

Plusieurs années plus tard, j’en suis donc à questionner les différents aspects qui font de la salle de bain la plus énigmatique; une pièce qu’on oublie, qu’on censure, mais de laquelle les plus élémentaires aspects de notre confort sont tributaires. Pièce de paradoxes, la salle de bain oppose : le sale et le propre, l’urine et la porcelaine, le visage et le reflet. Pièce de confidences, on se met à nu dans la salle de bain. Ses murs nous connaissent mieux que notre mère. Ils nous ont vu vomir à 3h00, déféquer à midi et s’observer nu, coupable, fasciné, à 20h après la douche. Spectatrice de notre honte et gardienne de notre anonymat.

La salle de bain est complice. Sa porte est entrouverte lorsque, au travail, tout va de travers. On n’empêche personne d’aller à la salle de bain. Mais une fois dans l’antre de la toilette, on s’assoit et on attend, on attend, oublié, excusé, blanchi, absolu. On regarde le plancher, ce plancher qui à défaut d’être le plus beau, est le plus regardé des planchers. Pièce de réconfort, la salle de bain, tentaculaire, nous ramène vers elle, promettant d’avaler nos plus inconfessables secrets. Elle nous offre l’amour solitaire sur son siège, tard la nuit, lorsque l’être aimé préfère dormir.

La salle de bain avale les secrets de tous, et nous, hypocrites, participons à cette omission collective. On s’absente, on se lave les mains, on se repoudre le nez. On accepte que la salle de bain soit complice de nos mensonges. On lui envoie nos fèces, puis on la récure avec l’énergie du coupable, honteux et craintif. On offre notre propre salle de bain à des amis comme on offrirait une pièce de la rue. Notre réaction serait tout autre si l’invité s’autorisait à uriner sur les fourchettes dans le tiroir à ustensiles. Mais la salle de bain, elle, s’offre à cette convention du non-dit. Amie… ou non? Difficile de mettre le doigt sur cette relation ambigüe que tout le monde entretient avec la salle de bain. Elle s’offre à l’horreur de nos besoins fondamentaux avec le caractère insondable de la personne qui accumule les confessions et les humiliations et, toujours, reste impassible. Tel un journal intime qui ne sera jamais lu, un historique de navigation supprimé.

La salle de bain de ma maison est au sous-sol. La seule pièce de la maison qu’on autorise à n’avoir aucune fenêtre.

Salle de bain angoisse.

Salle de bain plaisir.

Salle de bain secrets.

Salle de bain exil.

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